Matoub Lounèsⵎⴰⵟⵓⴱ ⵍⵓⵏⵙ

Libération, 1998

Assassinat du rebelle Lounès Matoub

Enquête sur une instruction fantôme : Énigme à l'algérienne

Qui a commandité, qui a manipulé les assassins de Lounès Matoub, héros kabyle disparu le 25 juin 1998 ? Qui sont ces « coupables » qu'on exhibe à la télévision, ou qui disparaissent sans laisser de traces ? « Libération » a enquêté : le dossier d'instruction est presque vide, et des secteurs proches du pouvoir semblent impliqués.

Les ongles manucurés, le jeune homme en tee-shirt Chevignon se présente poliment à l'écran comme un « membre du GIA » et raconte sans façons comment son commando tendit l'embuscade mortelle contre le chanteur Matoub Lounès, le 25 juin 1998. « On a décidé le matin cette action quand on a vu qu'il descendait en voiture à Tizi Ouzou. » Se revendiquant de la même équipe, surgit ensuite un dénommé Saïd qui explique, lui, que « l'embuscade était préparée depuis une semaine ».

Libres, bien nourris, ils énumèrent une liste de sept personnes qui seraient « dans le coup ». C'est en regardant ce documentaire à la télévision nationale algérienne, où même la météo ne se prévoit pas sans l'aval du pouvoir, que des magistrats en charge du dossier Matoub Lounès ont appris l'existence de ces « coupables ».

Depuis la mort du chanteur chéri de Kabylie, qui mit la région au bord de l'émeute, au moins une dizaine d'« islamistes », morts ou vifs, ont ainsi été présentés comme ses assassins. Il y a quelques semaines encore, aucune enquête, aucun interrogatoire de ces hommes ne figurait au dossier d'instruction. Il n'y a pas de rapport d'autopsie, ni d'analyse balistique. Ni de reconstitution.

En Algérie, ce déferlement de coupables n'a pas surpris. En neuf ans de violences, on s'est habitué à l'opacité. L'assassinat de Lounès ne fait pas exception. Mais cette fois, il y a un grain de sable. Il s'appelle Malika Matoub et personne ne l'avait vu venir.

Juste après le meurtre de son frère, elle déclarait, catégorique : « Matoub est victime de l'islam baathiste et de sa version armée : le terrorisme islamiste. » Aujourd'hui, avec sa mère, elle anime une fondation qui s'est fixé pour but de « connaître la vérité ». Dans son appartement parisien, Malika s'énerve : « Cessons de trouver de faux assassins. Nous n'accepterons pas un simulacre de procès destiné à tromper l'opinion et à clore le dossier. Nous exigeons une véritable enquête. »

Depuis l'Algérie, un message lui est parvenu en décembre, transmis à un proche par des inconnus masqués : « Ne t'en mêle plus. » En vain. L'affaire Matoub est en train de devenir l'histoire d'un impossible enterrement.

Années 80 : un révolté kabyle

C'était en juin 1998. Matoub est à Paris. Il vient de terminer l'enregistrement de son dernier disque. Il rentre à Taourirt-Moussa, son village près de Tizi Ouzou, dans cette maison de montagnard kabyle dont il a fait la plus belle du village. « Sa porte était toujours ouverte. Il trimballait tous les fous du village dans sa Mercedes. Il aimait avoir du monde autour de lui », raconte Fodil, son ami d'enfance.

Il se souvient de chaque date : 1979, le premier disque de Matoub et, tout de suite, le succès. Dans sa région, Lounès devient beaucoup plus qu'un chanteur, le symbole d'une forme très algérienne de révolte contre le système, plus viscérale que politique. « Dans la rue, des gens l'imitaient, raconte Mohamed, un de ses copains de Taourirt-Moussa. Ses sorties provoquaient de petites émeutes. Avant chaque manifestation d'envergure, la police venait lui chercher des histoires pour qu'il la ferme. »

Avec l'émergence du MCB (Mouvement Culturel Berbère) au début des années 80, Matoub chante, défile, défie le pouvoir du parti unique qui impose la monoculture arabo-musulmane. Au-delà de la contestation du régime, Lounès est consumé par une cause : la reconnaissance de la langue et de la culture kabyles.